L’immeuble a une quarantaine d’années, ses installations collectives vitales sont d’époque (électricité, évacuation des eaux …). Des travaux dans un appartement ont permis de révéler que la colonne d’évacuation des eaux usées était une passoire imbibant inexorablement le mur dans lequel elle était encastrée. Les autres colonnes sont elles aussi d’époque et n’ont aucune raison d’être dans un meilleur état.

Un point a donc été mis à l’ordre du jour ce soir-là : examen du problème des colonnes d’évacuation. Dernier arrivé dans l’immeuble ou presque, je prends la parole sur le sujet (avec il est vrai un lourd passif qui m’a vu m’opposer au syndic sur ce sujet et qu’il serait fort long de détailler ici). J’évoque la possibilité une bonne fois pour toute de faire un diagnostic des installations vitales de l’immeuble et de sa sécurité, histoire de savoir ce qui relève de l’urgence, ce qui est planifiable et ce qui pourra durer. Mieux vaut prévenir que guérir. Mieux vaut planifier des dépenses plutôt que de se retrouver systématiquement dans l’urgence à réparer une grosse fuite d’eau ou à éteindre l’incendie dans un tableau électrique.

Que pensez vous qu’a été l’attitude de notre assistance devant cet argument ? La première réponse a été humoristique : « A ce moment-là, Monsieur, on va faire venir un bulldozer et tout raser, ça ira plus vite ». La seconde : « Monsieur, vous auriez du dans ce cas là vous renseigner avant d’acheter ». Et la majorité des copropriétaires d’enchaîner sur le même discours : mais qu’est ce qui lui prend à ce jeune con de vouloir risquer de mettre en avant des problèmes et de nous obliger à payer pour les résoudre [1].

Devant l’attitude générale, un allier inattendu vient à ma rescousse : le syndic lui même (alors que nous avions depuis des semaines échangé des mots fort peu courtois). Il affirme qu’il peut faire réaliser ce genre de contrôle technique pour quelques centaines d’euros et propose d’ajouter ceci à la résolution à voter. Les questions fusent « combien ?». Un plafond de dépense est fixé : si on peut le faire à 300 euros ou moins, nous le ferons, sinon basta.

Mais revenons à nos colonnes d’eaux usées : la majorité des copropriétaires ne souhaite faire examiner que les colonnes de cuisine par un spécialiste pour en déterminer l’état exact et les modalités possibles de remplacement. Le syndic avait proposé lui de faire examiner aussi celle de toilettes et de salle de bain … et bien non, ce sera cuisine uniquement. Mieux vaut ne surtout pas prendre le risque de devoir payer pour savoir que la situation est grave, mieux vaut faire l’autruche.

J’ajouterai juste que le point suivant a été l’examen de devis à plus de 2000 euros pour la réfection esthétique du hall d’entrée. Là, les copropriétaires ont été plus qu’enthousiastes pour parler du lambris, de la toile de verre et des coloris … une urgence, une vraie.

Si j’écris ce soir ce billet, c’est que je suis profondément choqué par l’attitude de gens sensés représenter un milieu social aisé. Des personnes au niveau de vie bien supérieur au mien pour certains, dont les professions laissent imaginer des capacités intellectuelles d’écoute, d’analyse, d’anticipation bien supérieures. Des gens qui rechignent à prévoir l’avenir pour quelques centaines d’euros, qui mettent en réel danger la pérennité d’un immeuble et la vie de ses habitants en refusant de voir en face la potentielle vétusté d’installations primordiales. Attitude folle, insensée, injustifiable.

Tout ceci laisse une vision bien étrange sur la société, surtout en cette période électorale où elle est caricaturée à l’excès. Les assistés, les pauvres d’esprit, les boulets de la société ne sont pas toujours là où l’on voudrait nous faire croire qu’ils sont. Mais ceci permet aussi de mieux comprendre les comportements auxquels on se heurte chaque jour dans nos cabinets médicaux : ceux par exemple de types en costard cravate, commerciaux de grandes entreprises, qui vous balancent à la figure un billet de 20 euros en baillant et quittent votre bureau avec l’ordonnance alors que vous n’avez pas terminé de remplir leur dossier médical ; ceux de femmes bcbg qui traitent le remplaçant comme un domestique avec des exigences sans queue ni tête … Le même milieu social, les mêmes incapacités d’écoute, de respect et d’analyse.

Vraiment cette France-là, irresponsable, petite et misérable dans ses comportements, c’est d’elle dont il faudrait se passer.

Notes

[1] Sous entendu bien sûr : alors que le jour où cela arrivera, nos assurances s’en chargeront